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La petite bière

 

Ça commence comme toutes les grosses histoires commencent. Par une petite bière. C’en est presque une joke. Peu importe dans quel ostie de plan cagneux ça se termine, le début, c’est toujours juste une petite sip. Celle que tu prends doucement parce que tu respectes sans t’en rendre compte le profond contentement que ça t'insuffle dans le chest. Un mélange incompatible d’apaisement et d’euphorie. La relaxation de tous tes sens. L’accalmie éphémère de toute la gang de démons qui s’engueulent en dedans de toi.

La soif.

L’ivresse.

Normalement, t’en prends tout de suite une deuxième. Parce que la première était bonne en christ pis que mon Dieu qu’elle t’a fait du bien pis que c’est ça que t’avais besoin. Amen. Sauf qu’à chaque fois, c’est une petite déception. Un désaveu. T’es déjà à des milles de ce que tu ressentais deux secondes avant pis c’est comme si tu buvais soudainement autre chose. C’est là que tu goûtes généralement un peu plus l’amertume et le houblon. Parce que c’est devenu un liquide comme un autre. Quelque chose pour étancher ta soif.

Maudit que t’as soif.

Ça, tu te l’es habituellement dit après avoir déposé ta pinte devant toi. Pour marquer une pause. Pour laisser le temps à ton corps d’oublier ce qui se passe. D’un coup que tu pourrais retrouver la sensation initiale. Pis parce que t’es pas pressé, non plus. T’as pas besoin de caler. T’es juste là pour relaxer. Mais t’attends quand même pas trop avant d’en prendre une troisième. Une plus longue. Parce que t’as soif pis, christ, t’es quand même capable d’en prendre! T’es « un bon buveur ». Ça rentre au poste pis tu le tiens bien. C’est ça que tu te dis, en tous cas.

Justement, ça fait pas cinq minutes que t’as commencé ta pinte pis elle est déjà à moitié vide. Par réflexe, tu regardes le niveau du verre de tes chums. Il y en a toujours un, un smatte, qui a bu à peine une gorgée. D’habitude, les autres sont au même niveau que toi. Parce que c’est tes chums pis que c’est pas votre premier barbecue. Là, systématiquement, tu vas attendre que quelqu’un d’autre prenne une gorgée avant toi. Tu seras quand même pas le premier à finir ta pinte. Pis, non, vous êtes pas pressés.

Et c’est habituellement là que vous passez tous le plus long moment de la soirée sans en reboire une shot. Parce que vous êtes tous là à vous guetter pour savoir c’est lequel qui va lancer le bal. En silence, le regard dans le vide, à peser le pour et le contre de l’échapper solide à soir. C’est-tu vraiment important de se lever tôt demain? Pas tant que ça. Tu peux te lever en fin d’avant-midi, absorber la brosse avec un deux oeufs bacon, aller courir un cinq kilomètres pis avoir une journée productive avant que ton shift de serveur recommence le soir. Ben oui. C’est vraiment pas si grave si tu veilles à soir. Ça te ferait du bien, en fait, d’avoir un peu de fun. Ostie... juste à penser que tu retravailles le lendemain, l’angoisse te pogne. Tu t’en rends même pas compte que c’est toi qui la prends, la nouvelle gorgée.

Parce que l’agitation incessante avec laquelle tu vieillis depuis que t’as malheureusement l’âge de comprendre c’est quoi, la vraie douleur, elle se contrôle pas toute seule. Pas encore, en tous cas. T’es encore ben trop innocent pour ça. Pis la ville, celle où t’as déménagé quand est venu le temps d’essayer de devenir un adulte, elle t’a déjà laissé des traces. Normal, quand ça va faire dix ans que tu sors trois à quatre fois par semaine. Pis quand, en vieillissant, t’es rendu un peu tanné pis que l’envie de slaquer le rythme te pogne, tu perds tes points de repère. Tu vas faire quoi, les soirs de fins de semaine, si tu prends pas un coup avec tes chums? Dans le sens où tu veux certainement pas arrêter de les voir, mais vous feriez quoi d’autre, à part vous clancher une caisse de vingt-quatre pis un vingt-six onces de fort, le vendredi soir? Ils font quoi le vendredi soir, les autres?

Pendant que tu t’énervais à essayer de trouver une réponse, tu t’es repris une petite gorgée. Tu le sais que c’est pas une bonne chose de te calmer sur la bière. C’est juste que là, drette là, c’est la seule que t’as. Pis attention! C’est pas ça, ton exutoire. T’en fais plein, des affaires épanouissantes. Tu fais du sport! T’es en forme. T’as même un corps athlétique. Le monde sur la brosse, ça parait physiquement. Tu le sais, t’en connais plein. Tu te cultives, aussi! Tu te cultives en masse. T’es même éduqué. Pis t’écris! Des affaires profondément insignifiantes, mais t’écris quand même. Un vrai esprit sain dans un corps sain! Qu’on ne vienne surtout pas te dire le contraire parce que, pour toi, il n’y aurait rien à discuter. Sauf que là, c’est juste la pinte qui parle. Pis elle ne dit vraiment pas grand-chose d’intéressant...  

Tes chums non plus, d’ailleurs. Tout le monde a une main sur sa pinte pis une main sur son cell, à browser la vie souriante des autres qui sont pas là avec vous. Faque tu fais la même chose. Tu tombes souvent sur des vieux amis restés en banlieue quand tu regardes ton Facebook. La majorité a déjà eu deux hypothèques, deux enfants pis deux autos à l’âge où toi, t’as pas mal juste deux prêts et bourses. Dans ces moments-là, tu te consoles toujours en te disant qu’au moins, t’as deux fois plus de vécu qu’eux. Un vrai innocent, je te dis!

On dirait que tout le monde arrive tout le temps aux mêmes idées à ce stade-ci. Parce que souvent, c’est là que tes chums pis toi, vous vous mettez à partager des vieilles histoires nostalgiques. Pour vous remonter.

- Te souviens-tu quand..?

- T’sais, la fois où…

Le temps de deux ou trois rires complices, ça vous sort de votre torpeur. Ça vous rapproche, aussi. Ça vous rappelle que vous êtes tous ensemble là-dedans. Que vous avez vécu en masse. Que vous en avez vu d’autres. Que vous avez survécu à des affaires pas mal plus heavy qu’une petite pinte. Des affaires que le monde de votre école secondaire qui sont resté dans la même ville où vous avez grandi, avec leurs deux chars, deux enfants pis deux hypothèques, ils comprennent pas.

Parce qu’il faut vraiment que tu sois extraverti, frondeur et courageux pour te réveiller flambant nu chez la blonde de l’autre après une soirée que tu te rappelles pas à moitié où t’avais pété la gueule d’un tel avant de caler des shooters avec lui pis de l’inviter à continuer la soirée à l’appart de ton ancien boss avec qui tu t’es souvent ramassé dans des after gais pas rapport parce que t’avais pas le goût d’aller te coucher. Faut que tu sois wild en ta pour avoir vécu des histoires de même.

- Ostie que c’est drôle les boys!

C’est drôle en criss. Sauf que le sourire disparaît assez vite. Parce que ça prend vraiment pas trop de temps avant que vous repensiez aux lendemains de veilles. Aux personnes à qui vous parlez pu. À ceux que vous avez trahis. Aux filles que vous avez trompées. Aux dettes qui sont restées. Là, soudainement, c’est pu tant drôle. Vous redevenez une gang d’innocents qui font pas grand-chose d’inspirant.

Pis quand cette honte-là te pogne, y’a plus vraiment rien à faire. C’est ça, la boisson. Un dépresseur. La petite pinte que tu voulais prendre juste pour te relaxer, elle a fini par te déprimer. Tu t’en rends compte. Parce que même si t’es déjà un peu abruti par l’alcool, t’es encore intelligent. Pis dans ce moment de lucidité complètement absurde, tu fais le bilan. T’es soudainement plein de bonne volonté. Rempli d’un profond désir de changement. C’est sûr que tu ne sors pas à soir! Cette pinte-là, c’est ta dernière! La dernière avant un bon petit boutte, en tous cas. Parce que t’es tanné, là. Pis t’as le goût de vivre autre chose. T’as pleins de potentiel pis, criss, la vie, ça se construit pas à la taverne du coin, entre deux shooters de whiskey.

C’est fini.

Ça fait que là, tu prends la dernière petite gorgée qui restait dans ton verre pis tu le fais claquer sur le bar en le déposant, pour montrer que c’est sérieux. Tu tournes la tête pis t’attrapes le regard d’un de tes chums, un regard qui s’allume en captant l'enthousiasme qui vient de traverser ton visage. Soudainement, t’es pu personne, t’es quelqu’un. Un leader. Pis pas un leader d’ostie de plan cagneux. Un vrai leader. Celui qui pogne le « C » sur son chandail pis qui montre la bonne voie. Qui explique c’est quoi les sacrifices que ça va prendre pour se rendre jusqu’au bout, la tête haute, dans la victoire. T’as rien dit à ton chum qu’il sourit déjà. Il le sent, ce que t’as en toi, pis il est prêt à se laisser entraîner.

N’importe où.

Ailleurs.

Mais au moment où t’étais prêt à lancer ton statement pis à payer ton bill. Ton dernier bill. Pis à rentrer à la maison rejoindre la fille que tu mérites probablement même pas. Ben à ce moment-là, le fin finaud de barman a déjà toute lu la situation. Pis il a des plans assez différents pour toi. Parce que c’est sa job pis sais-tu quoi? Il l’a fait bien en sacrament. Le pire, c’est que c’est ton chum, lui aussi. Tu l’as rarement vu à la lumière du jour, mais t’es pas mal certain que tu passerais une nuit au poste pour juste pour le sortir du trouble, si l’occasion se présentait. Parce que c’est un peu grâce à lui où, toutes les nuits où tu t'es saoulé, t’as réussi à tout oublier. C’est ça le diable, qu’ils disent. Il vient à prendre le visage des gens que tu connais bien pour mieux te pogner. Pis, désolé, mais t’as une dette envers lui.

Ça fait que ce grand démon-là s’approche de toi pis ramasse ta pinte vide. Il l’a fait disparaître d’un coup derrière le bar. Comme tant de choses que t’aimerais faire disparaître aussi facilement. Pis avec un mélange ben trop savant de gentillesse, de désinvolture et d'empathie, comme si, franchement, c’est vraiment entre tes mains pis c’est toi qui décides, mon chum, il te lance :

- Je t’en ressers-tu une autre?

Tu vas peut-être trouver ça plate, mais je te laisse deviner la suite.

Je te donne quand même un indice :

C’est la seule manière que toutes les grandes histoires commencent.