INCENDIE, de Denis Villeneuve : À bout de soufre

Il y a de ces films, poignants, qui laissent des traces. Histoire émouvante, mise en scène absorbante ou prestation marquante, seule une de ces qualités suffit parfois à rendre un long-métrage extraordinaire. Lorsqu’elles sont, si rarement, toutes rassemblées, on en vient habituellement à parler de grand film, voire de chef-d’œuvre. Incendies, de Denis Villeneuve, est l’un de ceux-là.

Quand Villeneuve a approché Wajdi Mouawad, prolifique metteur en scène québécois d’origine libanaise, pour obtenir les droits d’adaptation de la pièce Incendies, celui-ci a déclaré qu’il pouvait en faire ce qu’il en voulait. Villeneuve en a fait un film effroyablement troublant, mais d’une grande beauté, offrant à la plume de Mouawad tout le respect lui étant dû. Et non seulement la nature de l’œuvre fût conservée, mais l’expression visuelle que Villeneuve en a tirée est d’une immense poésie.

On savait depuis longtemps le cinéaste derrière Maelstrom et Polytechnique capable de grandes choses, mais la réalisation d’Incendies le consacre réellement comme l’une des figures de proue du cinéma québécois contemporain. La sensibilité et la sobriété soignée de chacune des images tournées témoignent d’un grand souci du plan. Soulignons ici le retour d’André Turpin, complice des premiers jours, à la photographie. Sans être criarde, sa caméra est toujours là où il se doit, transmettant toujours l’essentiel de l’émotion et du mouvement. La séquence de l’autobus de réfugiés enflammé peut déjà être considérée comme une d’anthologie.

Comprenons-nous bien, la lourdeur des thèmes d’Incendies aurait facilement pu faire basculer le film dans l’insupportable ou le mauvais goût. Et là où de nombreux réalisateurs maladroits auraient choisi de transposer des passages d’horreur dans des scènes ignobles, Villeneuve a eu la sensibilité de jouer de l’ellipse, laissant l’imagination du spectateur le soin de créer des images. Or, la subjectivité est souvent beaucoup plus efficace et nombreuses sont les séquences bouleversantes.

Si Maxime Gaudette et Mélissa Désormeaux-Poulin, personnifiant les jumeaux, sonnent parfois un peu faux, Lubna Azabal, dans le rôle de la défunte mère, est époustouflante. Son personnage, s’étalant sur plusieurs époques, est, qu’importent les situations, toujours très crédible.  Rémy Girard, qu’on a vu à toutes les sauces au cinéma de chez nous, incarne le notaire Jean Lebel, personnage réellement sympathique qui désamorce très bien les moments graves. Tous les personnages de soutien libanais sont aussi, comme la reconstitution du pays lui-même, on ne peut mieux façonnés.

À la lumière de cela, force est de reconnaître qu’Incendies se passe bien loin de chez nous. Situé presque essentiellement au Liban, le film traite d’une réalité qui n’est bien évidemment pas la nôtre. Cela pourrait amener à s’interroger sur la consécration que connaîtra le film, déjà annoncé comme représentant du Canada aux Oscars. Le Québec a tendance à se distancier de ses œuvres migrantes. Et même si les artisans d’Incendies sont tous Québécois, d’origine ou d’adoption, l’idée m’est que le film ne sera pas reçu par tout le monde comme une production purement québécoise.

Or, au Québec, si certaines manifestations culturelles tendent à déroger de notre identité nationale post-référendaire, elles ne devraient en aucun cas perdre leur valeur nationale. Il faudra toutefois bientôt admettre que le visage du Québec est maintenant profondément multiculturel. Un film comme Incendies, tiré du travail d’un grand québécois d’origine libanaise, devrait justement confirmer la chose. Le Québec c’est tout ça. Et quand Villeneuve affirme qu’il pourra dire à ses enfants qu’il a vécu à la même époque que Wajdi Mouawad, il pourra aussi se targuer d’avoir réalisé l’un des plus grands films… québécois.